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Le fr. Timothy Radcliffe a enseigné l’Écriture sainte à l’Université d’Oxford. Maître de l’Ordre des Prêcheurs de 1992 à 2001, il s’est fait connaître dans le monde entier par ses analyses courageuses sur la société contemporaine et la situation de l’Église dans un langage au ton toujours moderne et libre.
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Pourquoi aller à l'église ? Le texte de la conférence

Pour présenter son dernier ouvrage publié aux Editions du Cerf, le frère Timothy Radcliffe est venu à Paris, à Lille et enfin à Tours. Retrouvez ci-dessous le texte intégral de sa conférence que vous pouvez aussi écouter en suivant ce lien (conférence donnée à la cathédrale de Tours). Vous pouvez aussi vous procurer le livre Pourquoi aller à l'église ? du fr. Timothy sur le site des Editions du Cerf.

■ Télécharger la conférence

On m’a demandé de parler de mon dernier livre, Pourquoi aller à l’église ? L’eucharistie, un drame en trois actes. Rude tâche ! Si vous l’avez déjà lu, à quoi bon répéter ce que j’ai écrit ? Et si vous ne l’avez pas lu, peut-être trouverez-vous, après avoir entendu cette conférence, que vous n’aurez aucun désir de le lire !

Ce que je voudrais faire ce soir, c’est donc simplement vous le présenter brièvement : pourquoi je l’ai écrit, ce que je dis. Et voir aussi comment il pourrait nous aider à répondre à la question qui me hante en ce moment, à savoir : comment le christianisme pourrait-il rayonner au vingt-et-unième siècle ?

J’ai publié un livre il y a quatre ans, intitulé Pourquoi donc être chrétien ? J’essayais de montrer quelle différence le fait d’être chrétien pourrait entraîner dans notre vie. On devrait voir que nous, les chrétiens, sommes un peu spéciaux. Nous avons une joie qui est surprenante parce qu’elle fait place au chagrin ; c’est une joie chrétienne, qui ne tourne pas le dos à la souffrance du monde. On devrait également voir que nous avons hérité un peu de l’extraordinaire spontanéité de Jésus. De saint Dominique, on a souvent dit que c’était un homme incroyablement libre ! Notre prédication de l’Evangile sera sans effet si les gens ne voient pas en nous une étincelle, au moins, de liberté chrétienne. Ce n’est pas la liberté telle que la société la comprend à l’ordinaire, comme absence de contraintes. C’est la liberté de donner sa vie.

Cela signifie qu’il nous faut apprendre le courage. C’est le courage des martyrs qui a converti l’empire romain. Etre courageux, ce n’est pas ne pas avoir peur. Mais nous ne devons pas être prisonniers de nos peurs ; il nous faut être libres, même quand nous avons peur ! Et dans un monde de pub et de baratineurs, nous devons être gens de parole.

J’ai été tout surpris par les réactions très positives à mon livre, surtout dans le monde anglophone. C’est la première fois que je vendais plus de livres en anglais qu’en français ! Mais il y a un problème. Des tas de gens m’ont dit : « Oui, Jésus, je l’aime, mais c’est l’Eglise que je n’aime pas. J’accepte la spiritualité chrétienne, mais je n’aime pas la religion institutionnelle. Je suis tout disposé à rester chez moi et à lire les évangiles, mais pas question d’aller à l’église. L’eucharistie est ennuyeuse comme tout ! ». C’est donc ce problème que j’ai voulu aborder de front dans mon dernier livre Pourquoi aller à l’église ?

J’ai commencé par une histoire. Une mère, un dimanche, s’efforçait de tirer son fils de son lit en lui disant qu’il était temps d’aller à l’église. Pas de réaction. Dix minutes plus tard, elle revint à l’assaut : « Lève-toi immédiatement et va à l’église. - Laisse-moi s’il te plaît. C’est tellement assommant. Pourquoi devrais-je m’imposer cette corvée ? - Pour deux raisons mon fils. La première, c’est que tu sais qu’il faut aller à la messe le dimanche ; la deuxième, c’est que tu es l’évêque du diocèse ! » Et c’est un fait : l’eucharistie est souvent ennuyeuse. La musique peut être épouvantable ; les sermons, insupportables (pas chez les dominicains, j’espère !) ; et chacun est là à regarder sa montre en se demandant quand il va pouvoir partir. Pourquoi donc aller à l’église ?

Première raison : simplement parce que Jésus nous y invite. Il nous dit : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». Le christianisme est la réponse à Jésus qui nous appelle à devenir communauté. Il a invité les collecteurs d’impôt et les prostituées à venir manger avec lui ; il nous invite à partager son corps et son sang. Le christianisme ne peut pas être une spiritualité purement privée. Si nous ne nous rassemblons pas en tant que communauté du corps du Christ, le christianisme mourra.

Il est vrai que l’eucharistie paraît souvent ne guère avoir d’influence sur nous. Nous recevons le corps et le sang de Jésus, sans en être apparemment plus attentifs aux autres, plus gentils ou plus saints. N’empêche que l’eucharistie a bien pour effet selon moi de nous transformer, mais très lentement. Le cardinal Newman appelait la grâce « le sourd travail de Dieu ». Elle œuvre au tréfonds de notre être. L’eucharistie est un drame qui se joue si discrètement sur notre humanité que nous pourrions fort bien ne pas même nous aviser de ce qui se passe en nous.

Ma thèse, c’est que l’eucharistie est un drame en trois actes : la foi, l’espérance, et l’amour. Le premier acte, c’est la foi. Nous commençons par professer notre foi que Dieu nous a pardonné nos péchés. Nous écoutons la Parole de Dieu, après quoi — si nous sommes encore éveillés après l’homélie — nous professons notre foi au Dieu Trine en récitant le Credo. Le deuxième acte, c’est celui de l’espérance. Dans la prière eucharistique, nous faisons mémoire de l’attitude de Jésus face à l’échec de sa mission : Judas l’avait trahi, Pierre l’avait renié, et les autres, en gros, avaient fui. Et c’est à ce moment, ténébreux entre tous, que Jésus pose un signe d’espérance et nous donne son corps en disant « ceci est mon corps, livré pour vous ». Et l’acte final de l’eucharistie, c’est celui de l’amour. Il commence par le Notre Père, dans lequel nous participons à l’amour du Fils pour le Père. Nous nous donnons le signe de paix — un acte d’amour —, et recevons le corps du Christ — le sacrement de notre unité. Et le renvoi final nous envoie partager cet amour avec l’humanité.

Ainsi donc, l’eucharistie nous travaille, lentement, pour faire de nous des gens qui croient, qui espèrent et qui aiment. Pour que cette transformation se produise, il nous faut essayer de croire, d’espérer et d’aimer dans notre vie quotidienne. Sinon, la grâce divine aura du mal à nous transformer : cela reviendrait à manger tous les jours une dizaine de gros hamburgers bien gras, et puis à compter qu’aller au gymnase le dimanche nous maintiendra en forme !

Je cherche donc dans ce livre à montrer qu’il y a interaction entre le drame de l’eucharistie et notre vie ordinaire ; une vie où nous luttons avec le doute dans une société en proie au scepticisme ; où nous essayons de rester ouverts à l’espérance dans une société qui a peur, de nos jours, de ceux qui ne sont pas « comme nous ».

Mes deux livres sont donc intimement liés. Si vous voulez bien me pardonner de paraître prétentieux, ils sont dans le même type de rapport que l’Evangile de Luc et les Actes des Apôtres : l’Evangile s’attache à notre rencontre avec Jésus, les Actes sont comme la naissance de l’Eglise.

Peut-être aurait-il été plaisant de m’arrêter là, de prendre ma retraite à Nice et passer le reste de mes jours à déambuler le long de la promenade des Anglais, prendre le thé, et m’extasier devant le coucher de soleil ! Mais voilà, il se pose de nouvelles questions, et de toutes façons, mes éditeurs ne veulent pas entendre parler de repos ! Et pour moi aujourd’hui, la grande question qui se pose à présent est celle-ci : comment le christianisme peut-il rayonner au vingt-et-unième siècle ?

Nous sommes dans une situation nouvelle. D’un côté, beaucoup de jeunes cherchent à trouver sens à leur vie. Ils ne savent presque rien du christianisme. L’un d’entre eux disait un jour sa surprise que les églises soient ouvertes le dimanche, un autre, son ahurissement qu’un bébé espagnol s’appelle « Jésus », ce mot-là n’étant pour lui qu’un juron. De l’autre côté, dans les médias, le christianisme est soumis aux attaques les plus virulentes qu’il ait eu à subir depuis que les Romains nous ont apporté la foi il y a presque deux mille ans. Nous sommes donc confrontés à un mélange d’intérêt et d’agressivité.

Si le christianisme veut pouvoir rayonner, deux tentations sont à éviter. Il nous faut lutter contre la tendance à nous replier sur nous-mêmes en ghetto, et devenir un petit monde clos sans guère de contacts avec nos contemporains. Et parallèlement, éviter de nous laisser assimiler à la culture de la société, et devenir invisibles. La tentation du ghetto ? En ce cas, nous ne pourrons pas incarner l’ouverture du Christ à tout le monde, lui qui était l’hospitalité en personne, et accueillait tout le monde à sa table. L’assimilation à la société ? En ce cas, nous n’aurons rien à dire.

Le judaïsme fait face, depuis des siècles, à ce même type de défi. Jonathan Sachs, le grand rabbin de Grande-Bretagne, a écrit un livre intitulé Nos petits-enfants seront-ils juifs ? Nous pouvons poser la même question : nos petits-enfants seront-ils chrétiens ? En tant que religieux et que prêtre, voilà au moins une chose dont moi, je n’ai pas à me soucier !

J’ai grandi dans un milieu catholique en pleine vitalité. Les signes publics de notre foi ne manquaient pas : nous mangions du poisson le vendredi, et arborions des cendres noires sur le front le mercredi des cendres… sur le front, ou plutôt sur le nez, parce que le prêtre visait mal ! Nous savions que les saints étaient nos amis, que Dieu nous aimait. Nous savions que notre vie ne prenait pas fin à la mort, mais était axée sur l’éternité. Nous vivions dans un monde pétri de grâces. Et pourtant nous n’étions pas coupés de la société, et avions des tas d’amis non catholiques. C’était une culture forte par conséquent, qui nourrissait une vision religieuse du monde, mais ne nous enfermait nullement dans un ghetto. Comment garder vivante, aujourd’hui, pareille culture ? Nous avons besoin d’une culture qui soit en même temps forte et ouverte, sûre d’elle-même et en recherche.

Tout en écrivant ces mots chez moi, à Oxford, je regardais par la fenêtre, et j’ai vu un alisier blanc commencer à sortir ses premières feuilles. La forme de l’arbre est le fruit de son interaction avec son environnement. Ses feuilles reçoivent le soleil et le convertissent en sucres ; les racines fouillent la terre pour y trouver eau et nourriture ; l’écorce en est la peau vivante. L’arbre existe en lui-même bien entendu, mais il ne vit que par de multiples interactions avec ce qui n’est pas lui. Un arbre qui se tiendrait hermétiquement isolé du monde mourrait, inévitablement. Eh bien, le christianisme prospérera, lui aussi, s’il est en interaction vitale avec notre culture séculière ! L’arbre est vivant à ses pointes, ses extrémités et ses surfaces. Il est vivant dans ses feuilles et la peau de son écorce et les extrémités de ses racines. Il est vivant dans sa réceptivité au soleil, à la pluie, à la terre, et même aux oiseaux qui vivent dans ses branches.

Dans l’Ancien Testament, l’arbre est une image courante de la communauté d’Israël. Il est vigne et palmier, il est cèdre du Liban… Et Jésus parle aussi de l’Eglise comme d’un arbre. « A quoi le Royaume de Dieu est-il semblable et à quoi vais-je le comparer ? Il est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et jeté dans son jardin ; il croît et devient un arbre, et les oiseaux du ciel s’abritent dans ses branches » (Lc 13, 18). Et le christianisme sera forcément vivant, comme un arbre, s’il est en interaction dynamique avec la société séculière, ses questions, son expérience.
Voilà donc la grande question qui me hante aujourd’hui, et à laquelle déjà, dans mon dernier livre, nous pouvons je crois commencer à déceler quelques bribes de réponse. Ce que je voudrais faire durant le reste de ma conférence, c’est montrer que les trois actes de l’eucharistie (la foi, l’espérance, et l’amour) nous entraînent au-delà du ghetto, et par là, aident l’Eglise à rayonner.

La foi
Commençons par la foi. C’est le premier acte de l’eucharistie, qui va de la confession de notre foi en la miséricorde divine jusqu’aux prières d’intercession, c’est-à-dire à la prière universelle. L’expression suprême de la foi est le Credo. Mais quel genre de rapports nous, « les fidèles », entretenons-nous avec les croyants d’une autre foi, ou les non-croyants ?

Il y a division dans notre Eglise quant à la façon de vivre sur cette frontière entre foi, absence de foi, ou autre foi. Permettez-moi de vous en proposer une certaine caricature, simplement pour nous aider à comprendre. D’un côté, on a des gens qui se dénomment eux-mêmes « catholiques sans complexe » ; c’est presque un slogan aux Etats-Unis. « Nous avons la tradition. Nous savons ce que nous croyons. Nous avons le devoir de le proclamer ». Cela va souvent de pair avec une répétition presque servile de ce que dit le Saint Père. « C’est un devoir d’être loyal. C’est un devoir de faire front commun ». Poser des questions est signe à leurs yeux de déloyauté. Ils parlent souvent de « doctrine orthodoxe ». Ils demandent d’un théologien, « est-il orthodoxe ? ». Leur tentation, c’est de se retirer dans un ghetto catholique et d’opposer une fin de non-recevoir à toutes les questions de la modernité. Le doute n’a pas droit de cité.

De l’autre côté, il y a ceux qui doutent au contraire, qui posent des questions, qui cherchent. Souvent, les gens de ce groupe sont curieux d’autres religions. Ils tendent d’ordinaire à se défier de tout ce qui vient de Rome. Ils aiment le mot « ouvert » : « est-il ouvert ? ». Leur tentation, c’est, là, l’assimilation au milieu.

Si l’Eglise veut rayonner, il faut que nous parvenions à dépasser cette polarisation. C’est parce que nous croyons à la tradition et à l’enseignement de l’Eglise que nous osons poser des questions et exprimer des doutes. C’est parce que la tradition est forte que je peux en user comme d’une canne sur laquelle m’appuyer dans ma marche de pèlerin. Peut-être le fin du fin est-il d’apprendre à être un « fidèle douteur » !

Certains ont une manière de douter qui les détache de la communauté de foi. Ils se placent en dehors, en observateurs extérieurs de l’Eglise. C’est la tradition du doute telle qu’on la trouve au siècle des Lumières : celle de l’observateur détaché. Au temps où j’étais prieur provincial, un frère pas facile était membre du conseil provincial. Quand nous discutions de problèmes complexes, il se contentait d’observer, sans rien dire ; sauf qu’à la fin, quand nous avions abouti à une décision, il disait immanquablement : « Cette discussion s’est fourvoyée dès le départ. Et je tiens à ne rien avoir à faire avec cette décision. »

Au contraire, les fidèles douteurs sont comme les feuilles de la communauté, le lieu d’interaction avec le soleil et la pluie. Ils sont enracinés dans la communauté, mais posent les questions que les autres ont peur de poser. Ils vivent à la surface, là où croyance et incroyance se rencontrent. S’ils doutent, c’est précisément parce que leur foi est forte. Ils sont comme saint Thomas dans ses efforts pour comprendre Aristote et voir en quoi sa philosophie magistrale était compatible avec la foi catholique. C’est la différence entre le doute qui procède de l’intérieur et celui qui procède de l’extérieur de l’Eglise.

Vivre sur la frontière requiert une foi profonde. Il va vous falloir accueillir des questions difficiles dont vous ne connaissez pas la réponse. Vous devrez apprendre la patience, attendre que Dieu vous donne la lumière. Il vous faudra supporter d’être suspecté et dénoncé par des gens qui croient avoir déjà toutes les réponses. C’est là que vivent les vrais théologiens, des gens comme Yves Congar et Marie-Dominique Chenu, Gustavo Gutierrez, Henri de Lubac, Karl Rahner.

Vivre sur cette frontière requiert non pas seulement du courage, mais de l’humilité. L’important, ce n’est pas ma vérité, mais la vérité. Peut-être mes théories, mes idées, sont-elles fausses ; seul l’avenir le dira. Mais peut-être aussi ma fidélité vivante à la vérité en sera-t-elle affermie. Yves Congar a été interdit de parole, humilié, et — l’abomination de la désolation pour un Français — exilé en Angleterre ! Imaginez un peu ! Ce qui le soutint dans cette nuit obscure ? La conviction que la vérité finirait par triompher. Il écrivit en 1954, en pleine crise : « Dire la vérité. Prudemment, sans scandale provocant et inutile. Mais demeurer — et devenir de plus en plus — un témoin authentique et pur de ce qui est vrai ».

L’année dernière, le Dalaï-Lama a rendu visite à ma communauté de Blackfriars, en Angleterre, pour participer à une discussion sur la contemplation dans nos différentes traditions. Un dominicain irlandais, Paul Murray, a fait une très belle communication ; un carme aussi. Le Dalaï-Lama a répondu. Nous ne sommes pas arrivés à concilier nos différences, mais nous nous sommes écoutés mutuellement avec une profonde attention. Pour autant, ce qui a eu raison de nos divergences n’est pas ce qu’a dit le Dalaï-Lama, mais ce qu’il a fait. Une amie de la communauté était là dans un fauteuil roulant, suite à une attaque terrible qui l’avait paralysée ; quand le Dalaï-Lama est entré, il s’est arrêté devant son fauteuil, et a posé en silence sa joue contre la sienne ; il a passé plus de temps avec elle qu’avec personne d’autre. C’était comme la compassion personnifiée, elle nous invitait à cheminer ensemble, à chercher la vérité.

L’espérance

Puis vient l’espérance. L’espérance est l’acte central du drame de l’eucharistie. Nous exprimons notre espérance par la préparation des dons, en posant sur l’autel tout ce que nous sommes. Et l’acte central de l’espérance, c’est la prière eucharistique. Nous faisons mémoire de cette crise de l’espérance la nuit qui précéda la mort de Jésus, où il célébra la Pâque avec ses disciples. C’est à ce moment précis, alors qu’il n’y avait pas d’avenir autre que sa mort, que Jésus posa le signe, entre tous, d’espérance ; il prit le pain et le rompit en disant : « Ceci est mon corps, livré pour vous ». C’était un homme de signes, qui traduisent notre espérance plus et mieux que tous les mots.

L’eucharistie, je la découvris comme étant le grand signe d’espérance lors de mon premier voyage au Rwanda, quand je fus confronté aux terribles souffrances d’un pays plongé dans les ténèbres. Je ne trouvai pas de mots à dire, mais il m’était donné ce signe d’espérance. C’est le paradoxe prodigieux du christianisme que notre sacrement d’espérance nous ramène à un moment dépourvu en apparence de tout espoir. Notre sacrement d’unité nous rappelle le temps où la communauté semblait en voie de désintégration.
Tout ceci, j’ai entrepris de l’analyser dans mes deux derniers livres. Mais comment l’espérance vit-elle sur les bords, au contact vivant avec notre culture ? Si la foi vit sur la frontière entre foi et doute, l’espérance, elle, où est-elle la plus vivante ?

Dans l’évangile de saint Jean, il n’y a pas de récit de la Cène, Jésus ne partage pas le pain et le vin. A la place, il a une tout autre manière d’exprimer l’espérance. Celle-ci, pour Jean, prend une forme extraordinaire, qui est de vivre paisiblement, calmement, ce moment-ci avec ses amis. Judas est invité à faire ce qu’il a à faire ; et Jésus dit ouvertement que Pierre le reniera. Mais au lieu d’entrer en ébullition ou de s’enfuir, ils se contentent de partager ce moment ensemble. Jésus, pour exprimer son espérance, se contente d’être avec eux face à la catastrophe. C’est une façon, là encore, d’exprimer l’espérance : simplement vivre le moment présent. Il n’existe pas d’autre moment. Le passé est fini et le futur est encore à venir. La foi vit sur la frontière entre la tradition et l’incroyance, l’espérance, sur la frontière entre le présent et le futur.

Seul existe le moment présent. Maître Eckhart, le mystique dominicain du quatorzième siècle, disait « Il n’y a qu’un Maintenant ». Espérer, au quotidien, c’est avoir confiance que ce moment-ci est le point de départ du voyage vers Dieu et le bonheur. Je pourrais préférer être ailleurs, dans les Caraïbes, à siroter un verre de rhum, au lieu de me barber à écouter cette conférence. Mais c’est ici que je suis, et c’est ici et maintenant que Dieu m’offre un avenir. L’espérance nous invite à vivre maintenant, parce que ce moment-ci est gros de l’avenir. Boris Pasternak écrivait dans Le Docteur Jivago « L’homme est né pour vivre, pas pour se préparer à vivre ». Ce qui signifie que vous n’êtes réellement vivant que si vous vivez ce moment-ci au lieu de vous mettre martel en tête pour le passé ou le futur. L’espérance ne consiste pas à fantasmer sur tout ce qui nous attend d’heureux après notre mort, sinon, nous nous retrouverons morts avant d’avoir trouvé le temps de vivre. C’est en vivant ce moment-ci que nous nous préparons à la vie éternelle.

J’avoue être peu doué en la matière. Au cours de ma méditation matinale, je passe beaucoup de temps à me demander quand ce sera l’heure des Laudes ; et pendant les Laudes, je cherche quel bon prétexte je pourrais avoir pour faire un petit déjeuner abondant . Mais au beau milieu de mon petit déjeuner (abondant ou pas), voilà que je me demande qui j’ai à voir ce matin et ce qu’il ou elle veut. Et quand ils seront là, je ne leur prêterai qu’une oreille distraite parce que je vais commencer à penser au repas de midi…Vous voyez ?

Jésus, lui, vivait au présent. Il voit Zachée là-haut sur l’arbre et lui dit : « Zachée, descends vite, car il me faut aujourd’hui demeurer chez toi » (Lc 19,5) ; et plus loin: « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que lui aussi est un fils d’Abraham ». Ou encore : « C’est le jour qu’a fait le Seigneur, réjouissons-nous et soyons dans la joie en ce jour ». Et par-dessus tout dans le Sermon sur la montagne : « Ne vous inquiétez donc pas pour demain en disant : qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela » (Mt 6, 31). Ou comme il est dit dans Peanuts, la bande dessinée : « Ne t’en fais pas pour aujourd’hui. C’est déjà demain en Australie ».

Dans l’espérance, nous osons vivre ce moment. Il est le fruit du passé, et il est gros du futur. D’un futur incertain. Nous sommes confrontés à une crise économique générale, et à une catastrophe écologique. Des millions de gens ont perdu leur emploi ; les plus âgés constatent que leur retraite a beaucoup baissé ; les jeunes ont peur de ne jamais trouver un emploi ; et nous sommes devant une catastrophe écologique. Qui sait ce que le monde sera devenu quand ils auront mon âge ?
Nous avons sans aucun doute besoin de l’eucharistie comme signe d’espérance en ces jours sombres. Mais j’aimerais ajouter qu’il revient à une espérance chrétienne d’oser vivre ce moment et le voir comme gros du futur. La tentation des « conservateurs », comme on dit, c’est de se retirer dans un passé qui n’existe plus ; la tentation des « progressistes », d’embrasser un futur qui n’existe pas encore. Mais il nous faut vivre le moment présent, qui est le fruit du passé, et le germe du futur.

L’amour

Et enfin, il y a l’amour. C’est l’acte final du drame de l’eucharistie, qui va du Notre Père au renvoi. Il obéit à un double mouvement, qui traduit les deux dimensions de l’amour. C’est l’amour qui nous rassemble en communion autour de l’autel ; et c’est l’amour, à la fin, qui nous renvoie. L’Eglise doit être une communauté d’amour. Tertullien, au deuxième siècle, disait que les gens n’en revenaient pas de l’amour qui régnait dans l’Eglise. « Regardez ces chrétiens, voyez comme ils s’aiment ». Cela, c’est l’amour que nous avons les uns pour les autres en tant que corps du Christ. Mais c’est également l’amour, à la fin, qui nous renvoie, à la recherche de tous ceux qui sont perdus et oubliés. Il est significatif que le terme traditionnel pour désigner l’eucharistie, « la messe », provienne de la formule de renvoi : « Ite, missa est » ; partez ! L’Eglise est envoyée ! Le christianisme est à la fois centripète et centrifuge, il nous rassemble et nous renvoie. L’Eglise rayonnera au vingt-et-unième siècle si nous vivons l’amour selon ces deux modalités. Arrêtons-nous un instant sur les difficultés que soulève chacune d’entre elles.

Quand j’étais gosse, nous entendions souvent des sermons sur l’amour de l’Eglise. On n’en entend guère de nos jours. Mais c’est qu’il est souvent difficile d’aimer notre Eglise ! Il y a eu ces derniers mois, émanant des plus hautes autorités de l’Eglise, des déclarations et des actes qui ont provoqué honte et malaise. Les médias n’ont pas manqué bien sûr, délibérément, de déformer les propos desdites autorités afin de noircir le tableau. Certains chrétiens ont décidé de quitter l’Eglise tant ils se sentent en désaccord avec l’institution.

En fondant l’Eglise, Jésus ne formait pas une communauté idéale, à laquelle on serait fier d’appartenir. Il n’a pas choisi les hommes les plus sages et les plus saints. Il a commencé par les prostituées et les collecteurs d’impôts. Les pharisiens avaient honte de se voir associés avec Jésus tant sa communauté était peu respectable. Même Pierre, cette pierre sur laquelle l’Eglise était bâtie, s’est montré parfois faible et sans jugeote, et il a renié son Maître. Dès le début par conséquent, l’Eglise fut signe de l’immense amour de Dieu qui se portait à notre rencontre pour nous embrasser dans notre faiblesse et nos déficiences. Dieu n’avait pas honte de se commettre avec nous.

Notre amour de l’Eglise doit être assez fort pour embrasser non seulement les saints et les sages, mais également l’Eglise dans sa faiblesse et ses éventuelles déficiences. Si embarrassant que cela puisse être parfois, nous devons assumer la honte de nous identifier avec cette communauté qui est celle de Jésus. Il a dit qu’il n’était pas venu appeler les justes mais les pécheurs, et c’est ce qu’il continue à faire. Grâces en soient rendues à Dieu, autrement il n’y aurait pas de place pour moi…

L’amour de l’Eglise est le tronc qui soutient l’arbre et le tient droit au cours des siècles. Ce n’est pas un amour aveugle. Nous avons besoin de l’amour courageux et véridique d’une Catherine de Sienne, qui osait dire la vérité même aux papes !

Mais le grand arbre de l’Eglise vit et croît à l’extrême pointe de ses branches, là où il est en interaction avec ce qui n’est pas lui. Et l’Eglise rayonnera en tant que sacrement de l’amour divin dans la mesure précisément où elle se portera au-delà d’elle-même. Je dirais même volontiers que nous n’arrivons à comprendre l’amour que dans la mesure où nous sommes tournés vers l’extérieur pour aimer ceux que le monde méprise ou rejette.

Un amour n’est vrai que si nous découvrons qui nous sommes auprès d’un(e) autre. Quand vous aimez vraiment quelqu’un, votre identité est indissociable de la sienne. Vous ne pouvez pas vous imaginer dissocié de lui (d’elle). Etre chrétien par conséquent, c’est ne jamais pleinement savoir qui nous sommes, parce que nous sommes toujours à la recherche de l’autre pour découvrir qui nous sommes avec lui ou avec elle.

On m’emmena un jour voir une immense décharge aux abords de Kingston, en Jamaïque, où vivaient les plus miséreux des pauvres. Je repérai une sorte de hutte primitive, un peu comme une grande boîte de carton. Quand je fus tout près, une mère et son jeune garçon en émergèrent. Ils m’invitèrent à entrer, et m’offrirent un coca-cola qu’ils avaient, je suppose, trouvé sur la décharge, et son fils me proposa de troquer nos tee-shirts. J’en fus profondément ému, et j’ai gardé ce tee-shirt pendant des années. Ce n’était pas seulement que je les avais vus, mais que eux m’avaient vu. J’existais à leurs yeux, j’avais été invité chez eux. Ne serait-ce qu’un court moment, je découvris que j’étais leur frère. Je ne savais pas pleinement qui j’étais avant ce moment-là.

Nous ne pouvons quasiment rien comprendre de cette grande doctrine de l’amour qu’est la Trinité si nous ne sommes pas tournés vers l’extérieur. C’est l’autre, ce sont les gens d’une autre foi ou de pas de foi du tout, qui peuvent m’aider à entrevoir le sens de la foi au Dieu Trine. Saint Augustin disait, « Montrez-moi un amoureux, il sent, dans sa chair, ce que je dis ». A partir du moment où nous avons nos premiers béguins d’adolescents, nous voilà embarqués dans l’étude de la Trinité ; les parents qui s’efforcent d’amener peu à peu leurs enfants à devenir capables d’un amour adulte, égal au leur, vivent le mystère de la Trinité. Toute personne qui comprend quelque chose de la joie et de la souffrance de l’amour a compétence pour nous enseigner la doctrine trinitaire.

Par exemple, je trouve que Niall Williams, le romancier irlandais, contribue énormément à notre compréhension des petites supercheries et de la vérité douloureuse de l’amour. Mon nom est Tsotsi est un film sud-africain qui a remporté l’Oscar du meilleur film étranger. C’est l’histoire d’un jeune chef de bande très violent, qui ayant volé une auto, trouve un bébé sur le siège arrière à son retour à Soweto. Je ne crois pas qu’il soit jamais question de Dieu, mais c’est un film qui nous apprend le coût de l’amour. Notre foi en la Trinité vit sur cette frontière, de la foi et de l’absence de foi ; l’amour trinitaire est interpersonnel, et en même temps ouvert à nous et à tous.

J’arrête ! J’espère que vous allez acheter et aimer mon dernier livre, Pourquoi aller à l’église ? Mais j’espère aussi qu’il servira de tremplin pour aborder la question qui nous touche aujourd’hui : comment le christianisme peut-il rayonner au vingt-et-unième siècle ? L’Eglise mourra si elle se retire dans le ghetto ou se laisse assimiler à notre société séculière. Nous avons besoin d’une culture chrétienne qui soit sûre d’elle-même aussi bien qu’ouverte ; autrement dit, d’une foi profondément enracinée dans la tradition, et en même temps bien vivante dans son interaction avec nos contemporains. Nous avons besoin d’une espérance assez audacieuse pour vivre le moment présent, le seul qui existe ; mais il nous faut le vivre comme étant le fruit du passé et le germe du futur. Et nous avons besoin d’un amour de l’Eglise qui soit assez fort pour soutenir notre communauté ; mais aussi d’un amour qui soit tourné vers l’extérieur, vers ceux qui n’en font pas partie, et qui peuvent avoir quelque chose à nous enseigner sur ce que signifie croire, espérer, et aimer.

Lille, le 4 juin 2009
Paris, le 7 juin 2009
Tours, le 8 juin 2009